Faire, faire quelque chose, faire le bien, faire pipi, faire la sourde oreille, l’action dans toutes ses combinaisons possibles. Mais sous chaque acte vibrait une protestation, tout acte supposait un partir de pour arriver à, un déplacer une chose pour qu’elle fût ici et non pas là, un entrer dans cette maison plutôt que de n’y pas entrer ou entrer dans celle d’à côté, tout acte supposait un manque, une chose non encore accomplie et qui pourrait se faire, la protestation tacite devant l’inachèvement et la pauvreté du présent. Croire que l’action pouvait combler ou que la somme des actions pouvait équivaloir à une vie digne de ce nom était une illusion de moraliste. Il valait mieux renoncer, car le renoncement était la protestation même et non pas seulement son masque.
— Julio CORTAZAR, Marelle
Forte du silence des pins et des châtaigniers, je traverse sans fléchir la cathédrale brûlante de l’été. Il est grandiose et musical mon raidillon d’herbes folles. C’est du feu que la solitude pose sur ma bouche.
— Violette LEDUC La bâtarde
Mon cas n’est pas unique: j’ai peur de mourir et je suis navrée d’être au monde. Je n’ai pas travaillé, je n’ai pas étudié. J’ai pleuré, j’ai crié. Les larmes et les cris m’ont pris beaucoup de temps (…). Le passé ne nourrit pas. Je m’en irai comme je suis arrivée. Intacte, chargée de mes défauts qui m’ont torturée. J’aurais voulu naître statue, je suis une limace sous mon fumier.
— Violette LEDUC La bâtarde
Qui, en face d’un immeuble parisien, n’a jamais pensé qu’il était indestructible? Une bombe, un incendie, un tremblement de terre peuvent certes l’abattre, mais sinon? Au regard d’un individu, d’une famille, ou même d’une dynastie, une ville, une rue, une maison, semblent inaltérables, inaccessibles au temps, aux accidents de la vie humaine, à tel point que l’on croit pouvoir confronter et opposer la fragilité de notre condition à l’invulnérabilité de la pierre. Mais la même fièvre qui, vers mille huit cent cinquante, aux Batignolles comme à Clichy, à Ménilmontant comme à la Butte-aux-Cailles, à Balard comme au Pré-Saint-Gervais, a fait surgir de terre ces immeubles, s’acharnera désormais à les détruire.
Les démolisseurs viendront et leurs masses feront éclater les crépis et les carrelages, défonceront les cloisons, tordront les ferrures, disloqueront les poutres et les chevrons, arracheront les moellons et les pierres: images grotesques d’un immeuble jeté à bas, ramené à ses matières premières dont des ferrailleurs à gros gants viendront se disputer les tas: le plomb des tuyauteries, le marbre des cheminées, le bois des charpentes et des parquets, des portes et des plinthes, le cuivre et le laiton des poignées et des robinets, les grands miroirs et les ors de leurs cadres, les pierres d’évier, les baignoires, le fer forgé des rampes d’escalier…
— Georges PEREC La vie mode d’emploi
(…) il était exclu de lui parler de quoi que ce soit le matin avant dix heures et l’après-midi avant quatre.
— Georges PEREC La vie mode d’emploi
Le vol est le meilleur compliment que l’on puisse faire à une chose.
— Vladimir NABOKOV La méprise
Il est facile de prouver la non-existence de Dieu. Impossible d’admettre, par exemple, qu’un certain être sérieux, tout-puissant et infiniment sage, pourrait employer son temps de manière si futile qu’il jouât avec de petits hommes, et - ce qui est plus incongru encore - qu’il limitât son jeu par les lois terriblement banales de la mécanique, de la chimie et des mathématiques, sans jamais - pensez donc, jamais! - montrer son visage, se permettant seulement des apparitions et des circonlocutions subreptices, et des chuchotements furtifs (révélations, vraiment!) de vérités contestables, derrière le dos de quelque doux hystérique.
— Vladimir NABOKOV La méprise